Diasporas et citoyenneté à distance : le vote des Italiens de l’étranger
Carlo Caldarini
© Un article de l’IRFAM, Liège, 2026
Pour citer cet article
Carlo Caldarini, «Diasporas et citoyenneté à distance : le vote des Italiens de l’étranger », Article de l’IRFAM, 2026.
Les 22 et 23 mars 2026, les électeurs italiens étaient appelés aux urnes pour se prononcer par referendum sur une réforme majeure du système judiciaire. Le projet visait notamment à modifier la Constitution, afin de séparer les carrières des juges et des procureurs, de revoir le statut des magistrats et de transformer le fonctionnement des organes d’autogouvernement de la magistrature, au premier rang desquels le Conseil supérieur de la magistrature.
Portée depuis le début de la législature par la Première ministre Giorgia Meloni, leader de Frères d’Italie, la réforme a été présentée par la coalition gouvernementale comme une condition nécessaire pour renforcer l’efficacité de la justice et garantir son impartialité. Elle a toutefois suscité de vives oppositions, en particulier à gauche, où plusieurs responsables ont dénoncé le risque d’un affaiblissement de l’indépendance du pouvoir judiciaire. C’est notamment la position défendue par Elly Schlein, figure de proue du Parti démocrate.
Un scrutin dans le scrutin : les Italiens de l’étranger
Au-delà du résultat national, ce scrutin met en lumière une autre ligne de fracture, moins commentée : celle du vote des Italiens résidant à l’étranger. Leur comportement électoral, lors de ce referendum constitutionnel, mérite une attention particulière, non seulement en raison de son orientation globale, mais surtout de sa répartition géographique, qui semble révéler des logiques politiques et sociales, loin d’être fortuites.
Alors qu’en Italie la majorité des votants a rejeté la réforme, les électeurs italiens de l’étranger se sont, dans leur ensemble, prononcés en faveur du projet porté par le gouvernement de droite et d’extrême droite. Cette préférence n’a pas modifié l’issue finale du referendum, mais elle constitue un fait politique significatif qui appelle analyse.
Les Italiens résidant à l’étranger disposent en effet du droit de vote aux élections nationales et aux referendums, qu’ils exercent généralement par correspondance dans le cadre de circonscriptions électorales spécifiques. Ce dispositif concerne une population particulièrement importante : près de sept millions d’Italiens sont officiellement inscrits comme résidents à l’étranger — soit près d’un dixième de la population résidant en Italie — et près de cinq millions d’entre eux disposent du droit de vote.
Une géographie électorale déterminante
Dans le vote à l’étranger, le « Oui » a obtenu 56,3 % des suffrages exprimés (803 632 voix), contre 43,7 % pour le « Non » (622 652 voix), avec un taux de participation de 28,5 %. La participation a été plus élevée en Amérique latine (33,7 %), suivie par l’Europe (27 %), tandis qu’elle se situe à des niveaux plus faibles en Amérique du Nord et centrale (22,5 %) et dans les zones Afrique, Asie, Océanie et Antarctique (22,2 %).
Au-delà des données agrégées, c’est leur distribution territoriale qui mérite une attention particulière : les pays européens sont les seuls où le « Non » à la réforme de la justice proposée par le gouvernement prévaut de manière systématique.
Pris isolément, cet élément pourrait apparaître comme une simple variation géographique. Et pourtant, la relative cohérence de cette configuration suggère une lecture plus exigeante : elle renvoie à une fracture plus profonde, non seulement territoriale, mais aussi historique, sociale et politique, au sein de l’électorat italien à l’étranger.
Le vote des Italiens de l’étranger lors du referendum constitutionnel (22-23 mars 2026)
| ❌ Pays où le NON est majoritaire | ✅ Pays où le OUI est majoritaire | ||
| Danemark | 79,0 % | Australie | 52,6 % |
| Suède | 74,9 % | États-Unis | 54,0 % |
| Pays-Bas | 73,1 % | Canada | 61,5 % |
| Autriche | 70,0 % | Mexique | 61,5 % |
| Irlande | 67,4 % | Uruguay | 61,9 % |
| Grèce | 63,4 % | Brésil | 71,5 % |
| Belgique | 61,4 % | Argentine | 72,3 % |
| Royaume-Uni | 61,0 % | Colombie | 74,6 % |
| Luxembourg | 60,7 % | Pérou | 75,3 % |
| France | 58,6 % | Afrique du Sud | 77,0 % |
| Portugal | 57,2 % | Chili | 79,4 % |
| Allemagne | 53,7 % | Équateur | 81,8 % |
| Espagne | 51,8 % | Venezuela | 87,4 % |
Histoires migratoires, diasporas contrastées et comportements électoraux
Une première piste d’analyse renvoie à la diversité des trajectoires migratoires qui composent aujourd’hui l’Italie de l’étranger. Les communautés italiennes établies hors du pays ne forment pas un ensemble homogène : elles sont le produit de vagues migratoires distinctes, inscrites dans des contextes historiques et socio-économiques différents. Ces histoires continuent de peser sur les formes d’appartenance nationale, sur les liens entretenus avec le pays d’origine et, probablement aussi, sur les comportements politiques.
Dans plusieurs pays européens, la présence italienne résulte largement de mobilités relativement récentes, souvent intensifiées après la crise économique de 2008. Elle concerne fréquemment des personnes plus jeunes, disposant d’un capital scolaire moyen ou élevé, engagées dans des parcours professionnels qualifiés et insérées dans des espaces transnationaux. Pour une partie d’entre elles, le rapport à l’Italie demeure direct et actualisé : elles suivent la politique, comparent les institutions et circulent entre plusieurs contextes nationaux.
À l’inverse, dans des pays marqués par une immigration italienne plus ancienne — notamment en Amérique du Nord et surtout en Amérique latine — le corps électoral comprend davantage de descendants d’émigrés issus de générations successives. Dans ces configurations, l’italianité peut se transmettre moins par l’expérience immédiate des institutions que par la mémoire familiale, les sociabilités communautaires, les récits migratoires et la valorisation symbolique des origines.
Cette distinction rejoint, au moins partiellement, une hypothèse formulée dans un travail antérieur (Caldarini, 2022) : celle d’une tension entre deux visages de l’émigration italienne dans le monde. D’un côté, une composante plus cosmopolite, marquée par la mobilité, la pluralité des appartenances et l’inscription dans des univers transnationaux. De l’autre, une composante plus identitaire, dans laquelle le lien à l’Italie s’exprime davantage à travers l’héritage, la continuité symbolique et l’attachement aux racines.
Il ne s’agit évidemment pas d’opposer mécaniquement deux blocs homogènes ni de réduire les choix électoraux à cette seule grille de lecture. Les situations individuelles sont multiples, les générations se superposent, et chaque pays combine ses propres clivages sociaux et politiques. Mais cette perspective permet de formuler une hypothèse plausible : selon les contextes migratoires, le vote peut s’ancrer différemment — tantôt dans une expérience concrète et comparative des politiques publiques, tantôt dans des représentations plus symboliques de la nation, de l’ordre institutionnel ou de l’identité collective.
L’effet de la distance politique
Un second élément concerne l’effet de la distance. Il est possible que l’éloignement géographique — et, en partie, biographique — contribue à modifier la manière dont les questions institutionnelles sont perçues. Les réformes de la justice, par exemple, ne sont pas des objets neutres : elles requièrent une certaine familiarité avec le fonctionnement concret de l’État, ses équilibres et ses tensions. En l’absence de cette expérience directe, le débat peut tendre à se simplifier, à se polariser, à être ramené à des catégories plus générales : ordre, efficacité, stabilité, leadership.
Bien entendu, ces hypothèses n’épuisent pas la complexité du phénomène. Les communautés italiennes à l’étranger sont loin d’être homogènes et, au sein de chaque pays, existent des différences significatives en termes de classe sociale, de génération, de niveau d’instruction, de participation sociale et d’insertion professionnelle. De même, il serait réducteur d’expliquer les divergences de vote uniquement en termes de niveau d’information.
Une question démocratique plus large
Reste toutefois une question, que ce vote semble rendre plus visible : comment se configure aujourd’hui la citoyenneté politique lorsqu’elle s’exerce à distance ? Et comment s’articulent — ou se désarticulent — le droit de participer aux décisions collectives et l’expérience concrète de leurs effets ?
Il ne s’agit évidemment pas de remettre en cause le principe du vote des Italiens à l’étranger, qui constitue une conquête importante. Mais peut-être de reconnaître qu’il ouvre également une série de tensions qui méritent d’être nommées et analysées.
En particulier, ce résultat électoral semble inviter à interroger — sans simplifications — la pertinence d’un dispositif qui, dans le cas italien, reconnaît des droits politiques étendus à une population expatriée très nombreuse, y compris à des personnes qui, dans certains cas, ne maîtrise plus la langue et n’ont jamais entretenu de rapport direct et vécu avec les institutions du pays d’origine, alors même que ces droits restent refusés à de nombreuses personnes qui, dans ce pays, vivent, grandissent, travaillent et contribuent chaque jour.
Un paradoxe apparaît alors plus nettement. Dans de nombreux contextes, il semble aller de soi d’exiger d’un immigré une certaine connaissance des institutions — voire de la Constitution — comme condition d’accès à la citoyenneté politique dans son pays de résidence. Mais, dans le même temps, le droit de vote à un referendum constitutionnel peut être exercé par des personnes qui, dans certains cas, ne connaissent pas — ou très peu — le fonctionnement concret du pays auquel elles sont juridiquement rattachées.
La question n’est pas seulement théorique. Il s’agit d’une contradiction concrète entre appartenance sans présence et présence sans appartenance.
Se dessine ainsi un écart entre différentes définitions de la citoyenneté politique : d’un côté, une citoyenneté fondée sur l’appartenance identitaire ; de l’autre, une citoyenneté ancrée dans la présence effective, la participation sociale et la contribution concrète à la vie collective.
Référence bibliographique
Caldarini C. et coll. (2022), L’associazionismo dell’emigrazione italiana in transizione, Milan : Edizioni Futura.