Création d’entreprises des personnes migrantes en Wallonie : quelle efficacité ?

Honorine Kuete Fomekong et Altay Manço
© Une analyse de l’IRFAM, Liège, 2021

Pour citer cette analyse
Honorine Kuete Fomekong et Altay Manço, « Création d’entreprises des personnes migrantes en Wallonie : quelle efficacité ? », Analyses de l’IRFAM, n° 6, 2021.

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Le présent article s’intéresse à l’efficacité des programmes d’aide et d’accompagnement des créateurs d’entreprises, à travers la fenêtre des candidats entrepreneurs issus de l’immigration en Wallonie. L’objectif est d’identifier les initiatives d’aide à la création d’entreprise qui leur sont dédiées et d’en apprécier la contribution pour l’intégration sociale et la participation économique de ce public. L’analyse campe le décor en Région wallonne, en comparaison avec des régions voisines. Les instruments et les structures généralistes d’aide pour créateurs d’entreprise sont également examinés dans leurs rapports aux candidats entrepreneurs migrants. Enfin, les résultats des initiatives sont illustrés par l’interview de parties prenantes. Des recommandations clôturent le travail.

Contexte

Selon l’Institut wallon de l’évaluation, de la prospective et de la statistique, la proportion de la population de nationalité étrangère résidant en Wallonie s’élève à 10 %. Près de 73 % sont citoyens d’un pays de l’UE, ce qui ramène la part que représentent les personnes étrangères hors UE dans la population totale wallonne à moins de 3 %. Or, au niveau économique, Eurostat constate que le taux d’emploi des immigrés non UE en Belgique avoisine les 50 %, soit plus de 20 % de moins que celui des personnes nées dans ce pays. En comparaison des autres États de l’UE, il s’agit du taux d’emploi le plus faible et d’un des écarts les plus grands. D’où l’importance relative des publics migrants pour les structures d’accompagnement. Face à ces données préoccupantes, la Commission Européenne, lors de ses recommandations aux États membres, fin mai 2018, délivre un mauvais bulletin à la Belgique et l’invite à « doper » le taux d’emploi des immigrés. Dix leviers sont alors identifiés pour s’attaquer à la question de l’emploi des migrants. Ils articulent la politique migratoire définissant les conditions d’accès au territoire et au marché de l’emploi à la politique d’insertion sur le marché du travail. L’un d’entre eux vise à évaluer l’efficacité des dispositifs d’insertion professionnelle auprès des publics migrants, avec une attention spécifique pour les programmes d’aide à la création d’entreprise.

L’accès à l’emploi n’est pas le seul problème que les immigrés non UE rencontrent sur le marché du travail, la qualité de leur emploi est aussi en question. Souvent, ils occupent des emplois davantage pénibles, plus précaires et moins rémunérateurs que les natifs. En 2016, le revenu des personnes nées en dehors de l’UE était inférieur de plus de 43 % à celui des natifs. Elles ont également des carrières professionnelles discontinues avec des périodes d’inactivité plus nombreuses. Par conséquent, les niches ethniques (Waldinger, 1994) telles qu’abordées par Manço (2005) et occupées par certaines communautés immigrées invitent à considérer, entre autres, la discrimination à l’embauche et la non-reconnaissance des diplômes et compétences parmi les causes de l’exclusion des personnes migrantes du marché du travail primaire (Gadrey, 1992). Cela, en plus de renforcer l’ethnostratification du marché (Martens, 2006), entraîne un mouvement vers l’auto-emploi, sans que cela ne soit forcément le choix des intéressés. La question est, dès lors, si, dans ce processus d’insertion professionnelle par la création d’entreprise, les personnes issues de l’immigration sont accompagnées par des programmes appropriés, et avec quels résultats.

État de la question

Selon Waldinger (1994) dont les recherches portent sur les États-Unis caractérisés par une politique économique de « laissez-faire », les entrepreneurs migrants sont regroupés dans un nombre limité de professions ou d’industries qui composent une niche. L’auteur relève la difficulté des entrepreneurs immigrés à réussir dans ce contexte, comparativement aux entrepreneurs autochtones, étant donné que l’entrepreneuriat immigré serait moins stable et moins durable, et par ricochet plus voué à l’échec que l’entrepreneuriat autochtone. En effet, il démontre que ces niches économiques sont à risque et peu lucratives, désertées par les réseaux majeurs d’investissement. L’auteur soutient que la croissance de ce créneau entrepreneurial d’immigrants passe par la consolidation de leurs propres réseaux ainsi que par leur accompagnement.

Kloosterman et Rath (2001) soutiennent quant à eux que les entrepreneurs migrants et leur ancrage social doivent être appréhendés dans le contexte concret des marchés et, partant, des structures d’opportunités comme les possibilités d’aide ou d’accompagnement des entrepreneurs. Aussi, ils indiquent quelques pistes prometteuses de soutien des trajectoires d’entrepreneuriat pour immigrants, dans une perspective de mixité et de valorisation, notamment à travers des politiques urbaines : validation des acquis de l’expérience, renforcement des ressources sociales et financières des entrepreneurs migrants, attribution de prêts assouplis ou de revenus pour des entrepreneurs issus de groupes vulnérables… D’autres mesures résultent d’initiatives non gouvernementales : c’est le cas des structures mettant l’accent sur la promotion de l’entrepreneuriat parmi les immigrés, en renforçant leur capital humain, social ou culturel, notamment à travers le tutorat. Enfin, des actions mixtes aident à la constitution d’un environnement professionnel favorable, avec l’aide d’organisations intermédiaires (centres d’accompagnement, associations professionnelles ou ethniques, etc.).

Le Fonds de Participation (2006) dans le cadre d’un projet européen portant sur la situation des entrepreneurs immigrés et leur accès au micro-crédit1 identifie les principaux défis auxquels doivent faire face les autorités et instances officielles pour améliorer la situation de ces entrepreneurs et informe sur les pratiques d’accompagnement à la création d’entreprise pour les immigrés qui, à l’époque, commencent à se développer dans divers pays européens. Selon leurs préconisations, l’attention doit porter sur les structures d’accompagnement, et sur un meilleur accès à l’information et à la formation. Par ailleurs, le Fonds appelle à la vigilance les autorités européennes, nationales et régionales en ce qui concerne la conservation des allocations sociales par les candidats entrepreneurs pendant la phase de démarrage de leurs entreprises. Du reste, les coûts des démarches administratives sont à amoindrir, voire à supprimer.

En effet, selon Wauters et Lambrecht (2006), la faible proportion de réfugiés qui parvient à lancer des affaires se trouve dans une fourchette de revenu inférieur aux autres entrepreneurs. Les chercheurs recommandent que les barrières à l’auto-emploi des réfugiés et des immigrés soient investiguées de manière systématique. Dans cette perspective, ils s’attellent eux-mêmes à l’identification de ces obstacles dans une recherche ultérieure (Wauters et Lambrecht, 2008). Leurs travaux mettent en lumière plusieurs facteurs : la faiblesse des opportunités sur le marché, les difficultés d’accès à l’entrepreneuriat et au crédit2, la faiblesse du capital humain, notamment au niveau linguistique, un réseau social impliquant peu d’acteurs économiques natifs, et enfin, la pauvreté de l’environnement institutionnel et sociétal de l’entrepreneur issu de l’immigration. Les recommandations émises sont en conséquence de ces constats. Elles préconisent (1) la suppression de la carte professionnelle et de l’accès à la profession pour de nombreux métiers (une proposition qui sera suivie en Flandre, mais pas encore dans les autres régions en Belgique) ; (2) le développement de nouvelles opportunités de micro-crédit, ainsi qu’une meilleure information sur ces opportunités, dans les langues des intéressés (encore une fois, cette proposition est mieux suivie en Flandre) ; (3) l’implication des médias et du système éducatif pour pallier aux préjugés et promouvoir une image positive des entrepreneurs réfugiés ; (4) une offre élargie de formations et de consultations-conseils pour les réfugiés et les migrants, dès les premiers contacts avec les institutions du pays d’accueil, ainsi que (5) plus d’attention dédiée à l’entrepreneuriat lors du programme obligatoire d’intégration des primo-arrivants (cette proposition aussi est mieux appliquée en Flandre qu’en Wallonie ou à Bruxelles).

Par rapport à la Région de Bruxelles-Capitale, nous disposons, d’une étude de l’Union des Classes Moyennes (UCM) publiée en 2017. Son but est d’objectiver les freins que rencontrent les personnes issues de la diversité ethnique dans leur dynamique entrepreneuriale et de proposer des pistes de solution pour améliorer l’environnement entrepreneurial de cette région. Pourtant, l’UCM conclut que s’il existe des freins pour les entrepreneurs issus de la diversité, ils ne sont pas spécifiques à ce groupe et il n’y a dès lors pas lieu de développer des outils spécifiques axés vers ce public. Si cette position est conforme à la plupart des politiques développées en Europe3, elle est en contradiction avec l’essentiel de la littérature scientifique. Par exemple, dans un inventaire de régimes de soutien spécifiques aux groupes migrants, dans 32 pays européens, Van Niekerk et coll. (2008) montrent que la plupart de ces mesures sont efficaces et contribuent à la prospérité des entrepreneurs migrant4.

Pour être efficace, l’accompagnement des entrepreneurs migrants doit répondre d’un double processus d’appropriation, d’une part, de la démarche proposée par le porteur de projet et, d’autre part, de son processus d’acculturation.

Dispositifs d’accompagnement des migrants créateurs d’entreprise

En écho aux recherches qui, majoritairement, soutiennent l’utilité d’une aide spécifique destinée aux migrants créateurs d’entreprise, la stratégie européenne « 2020 » prône le concept de l’entrepreneuriat inclusif. Cette politique envisage de contribuer au soutien des femmes, des jeunes, des personnes âgées, des chômeurs, des migrants et des personnes avec handicap, candidats à la création d’entreprises. Un de ses outils les plus visibles est la série multimédia Inclusive entrepreneurship. Ces documents décrivent les institutions et les réglementations clés du domaine, déclinent les outils de protection sociale des entrepreneurs dans divers pays, listent les instruments facilitant l’accès au financement, à la formation, à l’encadrement, au coaching ou au mentorat, et tendent à renforcer la culture entrepreneuriale des internautes. Mais comme l’OCDE l’estime elle-même, au-delà de l’information (demeurant peu vulgarisée et peu accessible), il reste encore beaucoup à faire pour activer des pratiques sur le terrain. C’est ce qu’envisage précisément le Fonds Social Européen (FSE) dans ses appels à projets successifs. Plusieurs axes au sein de ces appels à projets sont dédiés, notamment en Belgique francophone, aux porteurs d’initiatives en matière de créativité en entreprise et en matière d’accompagnement ou de formation de futurs indépendants. Une multitude d’initiatives locales, publiques, privées, associatives ou mixtes tentent également de rencontrer ces défis.

Une approche empirique

Un questionnaire en ligne a été adressé, au premier trimestre 2020, à 76 structures d’aide et d’accompagnement à l’entrepreneuriat actives en Région wallonne parmi lesquels des guichets d’entreprise, des couveuses, des coopératives d’activité, des structures d’aide financière, des opérateurs publics actifs dans le soutien à la création d’emploi, etc. Les échanges informels que le processus d’enquête a occasionnés avec les structures contactées ont été riches en information, notamment sur le fait que l’écrasante majorité de ces institutions n’engrangent pas de données sur les caractéristiques socioculturelles de leur public ou ne les analysent pas. Un second questionnaire a été adressé, au second trimestre de 2020, à des entrepreneurs actifs en Région wallonne. La moitié le fut par le biais des structures ayant participé au sondage. Nous supposons recueillir ainsi des témoignages plutôt positifs sur la collaboration avec des organismes d’aide aux entrepreneurs. Des échanges autour du sondage ont également permis de remarquer que l’existence de structures d’accompagnement, ainsi que de programmes d’aide, n’est pas encore suffisamment connue par bon nombre de migrants entrepreneurs ou porteurs de projet, dont certains, de nationalité belge, ne se considèrent, du reste, pas comme « migrants ».

Constats auprès des structures d’aide et d’accompagnement

Selon l’échantillon de structures ayant répondu à l’enquête, environ un quart des candidats entrepreneurs accompagnés ces cinq dernières années sont des personnes d’origine étrangère hors UE. Si la moitié des répondants pense que cette proportion a tendance à augmenter dans le temps, l’autre moitié l’estime stable. La plupart de ces personnes aidées sont situées entre 36 et 40 ans et près de la moitié sont des femmes.

Quasiment toutes les structures sondées disposent d’une méthode de suivi post-accompagnement des entrepreneurs aidés. La proportion moyenne de projets accompagnés ces cinq dernières années qui sont encore en activité est, dans l’échantillon, de 60 %. Si ce chiffre est encourageant, la majorité des structures ayant répondu estiment qu’il existe une différence de taux de réussite entre les entreprises créées par des personnes originaires de pays hors UE et les autres au détriment des premiers. Les répondants estiment qu’en moyenne, moins de 20 % des entreprises créées par des migrants hors UE seraient encore en activité cinq ans après la fin de l’accompagnement. Les raisons évoquées par les participants à l’étude pour expliquer cette différence de succès sont, par ordre d’importance, l’accès limité des entrepreneurs étrangers hors UE au financement, « à cause de leurs origines »5, leur faible connaissance du fonctionnement économique belge, les barrières linguistiques qui constituent un frein au niveau administratif, et la pauvreté de leurs réseaux de contacts par rapport à ceux des entrepreneurs locaux. Enfin, le coaching individuel et le mentorat sont notés comme étant les aides les plus efficaces afin de rapprocher les entrepreneurs du succès.

Ces résultats sont confortés par divers éléments issus de la littérature. En effet, le faible taux de réussite des entrepreneurs migrants comparativement à celui des natifs est signalé depuis les travaux initiateurs de Waldinger (1994). Enfin, les travaux de Manço (2005, 2018) pointent également l’accompagnement individuel et le mentorat, parmi les approches les plus efficaces auprès des créateurs d’entreprises immigrés. En revanche, nos observations contredisent l’étude de l’UCM (2017) réfutant la nécessité d’outils spécifiques pour migrants. Elles interrogent également la réticence de la plupart des structures d’aide à la création d’entreprises à envisager cette spécificité. Or, notre apport ne fait que confirmer divers travaux scientifiques mettant en avant les difficultés particulières des entrepreneurs migrants en termes linguistiques, de familiarité avec le contexte économique belge, de réseaux utiles et d’accès au financement6.

Dans ce cadre, de grandes structures de microfinance ayant participé à l’étude se placent parmi les organismes qui accueillent le plus d’usagers étrangers hors UE. Ils comptent également dans leur personnel des personnes d’origine étrangère. « Au vu du nombre important d’entrepreneurs d’origine étrangère dans notre portefeuille à l’échelle nationale, on a développé un kit spécifique qui leur est destiné, ainsi qu’aux opérateurs dans le secteur de l’intégration socioprofessionnelle des personnes étrangères. L’objectif est d’informer les futurs entrepreneurs sur les différentes étapes à suivre pour se lancer dans l’aventure entrepreneuriale en Belgique. Nous présentons également un autre matériel pour aider les primo-arrivants à mieux comprendre le marché belge et par conséquent adapter leurs propositions ». Pour ces structures, la réussite des affaires conduites par des personnes étrangères ne pose pas plus de difficulté comparée aux taux de succès des entrepreneurs natifs. Les interlocuteurs expliquent que la tendance des immigrés à travailler en réseaux communautaires est souvent un avantage pour eux (Waldinger, 1994 ; Manço, 2005).

Cet avantage que procurent les réseaux communautaires est aussi l’un des arguments majeurs développés par les structures exclusivement dédiées aux personnes migrantes. C’est le cas de l’association LEAD (Les Entrepreneurs Actifs de la Diversité) et de l’ASBL Collectif des Femmes pour lesquelles le réseautage et le partage sont les plus grands atouts. Ces structures proposent des services favorisant le développement socio-économique des personnes migrantes. Ils consistent, entre autres, en des ateliers d’échanges d’information et de pratiques, des évènements B2B, des supports aux entrepreneurs migrants juniors, des programmes de consultance (pour ce qui est de LEAD), et en des formations professionnelles, ainsi qu’en des ateliers artistiques (dans le cas de l’ASBL Collectif des Femmes). En créant une culture et une dynamique entrepreneuriale, une synergie entre communautés immigrées, et en fédérant les talents et savoir-faire, ces deux structures réussissent à accompagner des entrepreneurs immigrés dans le maintien de leurs projets. Elles font partie des « bonnes pratiques » révélées en 2019 par le Réseau Européen des Migrations (EMN) dans 24 États membres de l’UE.

Constats auprès des entrepreneurs migrants

Les entrepreneurs migrants ayant répondu à notre enquête ont entre 36 et 50 ans, et près des trois quarts d’entre eux ont un niveau d’étude universitaire. Les femmes entrepreneures migrantes ne représentent qu’un cinquième de notre échantillon. Les participants sont de diverses origines, mais la majorité est issue de l’Afrique subsaharienne francophone. Pour un répondant sur trois « la passion du métier » constitue la motivation principale qui l’a poussé à entreprendre. Toutefois, les raisons d’entreprendre prépondérantes sont « la volonté de devenir son propre patron » et « le désir d’échapper à la discrimination à l’embauche ». Les entrepreneurs migrants participant à l’étude travaillent dans une variété de secteurs : HORECA, commerce de détail, services aux entreprises (nettoyage, consultance, etc.), transports et logistique, immobilier… Plus de la moitié ont choisi de se lancer en tant qu’indépendant, sans associés et sans salariés. Une minorité recourt à d’autres formes juridiques comme une SPRL. On apprend qu’une entreprise sur cinq est une entreprise familiale. Plus de la moitié des répondants ont investi un montant inférieur à 10 000 euros. Si moins de la moitié d’entre eux ont connu une hausse de leur chiffre d’affaires durant l’exercice précédent, près de trois quarts de l’échantillon déclarent n’avoir bénéficié d’aucun accompagnement, d’aucune aide ou d’aucune facilité, et affirment ne pas connaître de structure de soutien dédiée aux entrepreneurs.

Plusieurs entrepreneurs interviewés disent avoir eu recours à des ressources personnelles. Quand un soutien externe est indiqué, il s’agit d’un financement participatif ou crowdfunding, mais le plus souvent, l’aide vient de la famille ou des proches. Toutefois, sept répondants sur dix avouent que certains besoins financiers liés au lancement de leur activité entrepreneuriale sont restés sans réponse. Dans ce domaine, plus de la moitié des répondants estiment avoir besoin d’information et d’encadrement.

Considérant le contexte actuel complexe pour de nombreuses entreprises (crise sanitaire…), quasiment tous les répondants pensent que leur activité en sera affectée et huit sur dix souhaitent prochainement recourir aux services d’une structure d’accompagnement. Les entrepreneurs espèrent ainsi se faciliter l’accès à des informations importantes pour leur activité, et bénéficier d’opportunités de réseautage, d’échanges d’expérience, de visibilité et de valorisation.

Ces derniers constats rejoignent la plupart des éléments issus de la littérature. Par exemple, le besoin d’information pointé par l’échantillon confirme les travaux de l’Observatoire Européen des Phénomènes Racistes et Xénophobes (2003) qui recommandent une offre de formation, de tutorat, de coaching et de mentorat à l’endroit des migrants entrepreneurs, dans le but de les rendre plus compétitifs. Par ailleurs, comme souligné aussi par le Fonds de Participation (2006) et par Wauters et Lambrecht (2006), voire même par l’étude de l’UCM (2017), les entrepreneurs migrants sollicitent un meilleur accès au financement. Toutefois, si un besoin d’accompagnement est audible dans les réactions issues de l’échantillon d’entrepreneurs migrants, tant au niveau de la connaissance des outils entrepreneuriaux que des structures d’aide, la majorité des répondants ne l’imaginent pas comme étant spécifique aux immigrés7.

Conclusions : un faible impact et des recommandations pour le renforcer

D’un point de vue quantitatif, la faible proportion d’entrepreneurs migrants accompagnés par les structures contactées en Wallonie et la faible proportion d’entrepreneurs migrants qui connaissent ces organismes montre que des efforts restent à faire dans l’intégration de ce public sur le marché du travail indépendant. De plus, le maigre taux de réussite des entreprises créées par des migrants hors UE et ayant bénéficié d’un accompagnement reflète les limites des structures d’aide en ce qui concerne le public migrant. Ces deux constats pointent le peu d’incidence des structures d’accompagnement à l’entrepreneuriat sur les personnes migrantes qui désirent entreprendre, nonobstant les efforts consentis par certains acteurs. Pourtant, le besoin d’accompagnement est présent notamment en matière financière et singulièrement, compte tenu de la crise liée au coronavirus.

En effet, selon une étude menée par le Syndicat Neutre pour Indépendants, le chiffre d’affaires a baissé de 50 % ou plus pour plus de la moitié des indépendants belges. Les indépendants migrants8 qui, au vu des constats de la présente analyse, rencontrent diverses difficultés comparativement aux autres entrepreneurs, seraient probablement affectés plus durement par la crise actuelle. Cette dernière pose une double nécessité pour les entrepreneurs migrants de recourir à un accompagnement, non seulement pour renforcer leur capacité à rester compétitifs, mais aussi pour stimuler leur résilience, leur capacité à se réinventer, à innover et à se maintenir dans un marché qui vraisemblablement subira un bouleversement systémique. Il ne s’agit nullement d’avantager un groupe par rapport à un autre, mais de renforcer les entrepreneurs en difficulté de manière structurelle de façon à favoriser leur intégration, au bénéfice de tous.

Nos constats permettent d’énoncer une série de recommandations politiques, corroborées par nos sources, afin de renforcer la place des entrepreneurs migrants en Belgique, parmi lesquelles (1) informer davantage sur les possibilités d’accompagnement à l’entrepreneuriat, (2) proposer un accompagnement et des outils spécifiques pour les entrepreneurs immigrés (p. ex. un service multilingue, un tuteur, etc.), (3) alléger les démarches administratives en supprimant, par exemple, la contrainte de la carte professionnelle et en facilitant l’accès au micro-crédit, (4) visibiliser plus l’entrepreneuriat des personnes immigrées, (5) appuyer l’entrepreneuriat au sein des communautés migrantes, (6) multiplier les dynamiques de création de liens entre groupes d’entrepreneurs migrants ou non, et enfin (7) développer davantage les recherches et les évaluations dans le domaine de l’accompagnements de ce public.

Bibliographie

Fonds de participation, Département Études (2006), L’entrepreneuriat immigré en Belgique — État de lieux et perspectives d’avenir, Bruxelles.

Gadrey A. (1992), L’économie des services, Paris : La Découverte.

Guzy M. (2006), Nurturing immigrant entrepreneurship, a handbook for microcredit and business support, Bruxelles : European Microfinance Network.

Kloosterman R et Rath J. (2001), « Immigrant entrepreneurs in advanced economies: mixed embeddedness further explored », Journal of Ethnic and Migration Studies, v. 27, n° 2, p. 189-202.

Manço A. et Gatugu J. (2018), Insertion des travailleurs migrants — Efficacité des dispositifs, Paris : L’Harmattan.

Martens A. (2006), « Ethnostratification du marché de l’emploi », Agenda interculturel, n° 236, p. 31-34.

Observatoire Européen des Phénomènes Racistes et Xénophobes (2003), Migrants, minorities and employment in Belgium — Exclusion, Discrimination and Anti-Discrimination, Vienne.

Union des Classes Moyennes (2017), Analyse de l’entrepreneuriat de la « diversité ethnique » en Région de Bruxelles-Capitale et des freins auxquels il est confronté, Bruxelles.

Van Niekerk M., Rath J., Molenaar K., Ribbink G., Vonk J., Gondrie W. (2008), Étude et évaluation des bonnes pratiques en matière de promotion de l’entrepreneuriat issu des minorités ethniques, Amsterdam : Triodos/IMES.

Waldinger R. (1994), « The making of an immigrant niche », International Migration Review, v. 28, n° 1, p. 3-30.

Wauters B. et Lambrecht J. (2006), « Refugee entrepreneurship in Belgium : Potential and practice », International Entrepreneurship and Management Journal, v. 2, n° 4, p. 509-525.

Wauters B. et Lambrecht J. (2008), « Barriers to Refugee Entrepreneurship in Belgium: Towards an Explanatory Model », Journal of Ethnic and Migration Studies, v. 34, n° 6, p. 895-91.

Notes

  1. Concept importé des pays émergents et déterminant pour le développement de l’entrepreneuriat immigré (Guzy, 2006) qui ne dispose pas toujours de moyens matériels suffisants, constitutifs d’une garantie d’accès au crédit ordinaire.
  2. S’agissant de financement, Van Niekerk et coll. (2008) soutiennent l’idée d’une aide non seulement pour des entrepreneurs en phase de lancement, mais aussi pour ceux, plus expérimentés, qui souffrent de difficultés économiques.
  3. Rath et Swagerman (2015) observent en effet que la plupart des politiques et programmes tendent à privilégier des mesures générales par rapport aux mesures spécifiques à un groupe, par exemple, issu de l’immigration.
  4. Selon la Commission européenne (Evaluation and Analysis of Good Practices in Promoting & Supporting Migrant Entrepreneurship, 2016), les initiatives de soutien à l’entrepreneuriat des migrants peuvent faciliter l’accès aux réseaux traditionnels pour autant que l’organisation qui fournit l’aide soit en mesure d’établir des liens avec la communauté des affaires en général. Cette étude propose des bonnes pratiques dans 22 pays, mais pas en Belgique.
  5. Réponse à l’enquête.
  6. Ces constats ont également été corroborés par les nombreux témoignages qui ont été présentés lors de deux forums « Diversité et emploi », organisés en 2019 et 2020, notamment, par le Centre d’Action Interculturelle de Namur, en partenariat avec l’IRFAM.
  7. Notons que ces résultats ont fait l’objet de plusieurs rencontres avec la participation d’acteurs de terrain à Liège et à Verviers en 2020-21.
  8. Très nombreux à être touchés dans divers secteurs (Horeca, événements, agences de voyage, culture, etc.).

Altay Manço, Honorine Kuete Fomekong

IRFAM Liège

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